17 Février 2026

La voie culturelle comme instrument privilégié du dialogue

de CECILIA FRATERNALE
Le professeur Pirone analysant un manuscrit mamelouk.

S’il existe un chercheur qui connaît par cœur le fonds archivistique de la Custodie de Terre Sainte, c’est bien lui ! Le professeur Bartolomeo Pirone, traducteur et spécialiste de nombreux manuscrits, a lié sa vie au monde arabe et à la Custodie. Il a commencé à étudier l’arabe en 1955, au collège séraphique franciscain de Rome, avant de poursuivre sa formation à Bethléem. Après son diplôme à l’Université Orientale de Naples, il a enseigné l’arabe dans les universités de Naples et de Bari, tout en collaborant avec le Centre Franciscain d’Études Orientales du Caire (Muski) et les Éditions de Terre Sainte.

« En 1980, le père Bellarmino Bagatti m’a introduit à la littérature arabo-chrétienne, en complément de mes étude de littérature arabe classique et contemporaine. Depuis, je me consacre exclusivement à ce domaine et je collabore avec les Franciscains, aujourd’hui principalement avec frère Eduardo, l’actuel archiviste », confie le professeur Pirone. Il énumère ensuite, à travers l’histoire récente, les Franciscains qui ont travaillé à la traduction de nombreux firmans, de Girolamo Golubovich à Norberto Ricciani, en passant par Félix Sciad. Un firman est un décret officiel émané d’une autorité souveraine dans le domaine juridique et administratif.

Un livre de traduction franciscaine de firmans ottomans.

LA CARTE D’IDENTITÉ DE LA CUSTODIE

Le frère Eduardo Masseo Gutiérrez Jiménez, missionnaire mexicain, est responsable des archives de la Custodie depuis un an. Titulaire d’un doctorat en Histoire de l’Église, il a également obtenu durant son séjour à Rome un diplôme en Archivistique, Diplomatique et Paléographie afin de se préparer à la gestion des archives de la Custodie de Terre Sainte. Il nous offre un panorama des firmans :

« La quantité de documents ottomans est nettement supérieure à celle des documents mamelouks. On estime ces derniers à environ 500 ou 600, tandis que les documents ottomans sont environ 2 500, voire plus. Il est également important de distinguer deux types de documentation à l’époque ottomane : d’une part, les documents produits directement par le Sultan et la Sublime Porte, rédigés en langue ottomane ; d’autre part, ceux émis par la Haute Cour de Jérusalem, écrits en arabe. »« Ces manuscrits représentent une véritable carte d’identité de l’institution, car ils accompagnent son évolution historique. Ils documentent l’acquisition et la gestion des sanctuaires et des lieux saints, officiellement propriétés du Saint-Siège, mais insérés dans un contexte complexe, marqué par les interactions avec les autres communautés chrétiennes locales,  orthodoxes, grecs, arméniens, abyssins et coptes », précise le professeur Pirone.

Firman de l’époque mamelouke confirmant l’occupation par les Franciscains d’une partie du Saint-Sépulcre, 21 octobre 1388. Future salle Foundation of the Custody of the Holy Land..
Hogget (acte légal) autorisant la restauration de la coupole du Saint-Sépulcre et de la Pierre de l’Onction sous le sultan ottoman Soliman Ier, dit « le Magnifique ». Année 1554, salle Guarding the Holy Places.

AU SERVICE DU DIALOGUE INTERRELIGIEUX

« Grâce au Terra Sancta Museum, certains manuscrits ont été restaurés en vue de futures expositions. Au total, cinq ou six documents ont été restaurés dans le cadre de ces initiatives », affirme frère Eduardo.

Dans le musée Art & History, on trouvera des fac-similés de trois firmans (mamelouks et ottomans) ainsi qu’une Hogget, un acte légal rédigé par un juge islamique, de l’époque ottomane autorisant la restauration de la coupole du Saint-Sépulcre. Le fac-similé du firman mamelouk en photo sera placé dans la salle n°7 (Foundation of the Custody of the Holy Land), et la Hogget ottomane dans la salle n°8 (Guarding the Holy Places), puisqu’elle consacre la présence légale des Franciscains dans les lieux saints et leurs relations avec le pouvoir. En plus de ceux-ci, d’autres documents de ces mêmes périodes seront présents dans le musée.

Il n’y a aucun doute que ces manuscrits seront au centre de l’attention des futurs visiteurs, comme en témoigne la récente visite d’une délégation scientifique d’Al-Aqsa en octobre 2025. Lors de cette visite, ils ont été très impressionnés par notre système de conservation, voulu par la Custodie dès la création de l’archive. Ils nous ont contactés via le secrétariat de la Custodie et se sont dits intéressés par une collaboration, d’autant plus que beaucoup de documents que nous conservons ont été originellement produits sur leur propre site.

« Cette visite a été accueillie avec un grand intérêt. Ils ont manifesté le souhait d’une possible collaboration ; de nombreux documents conservés ici ont été émis à Al-Aqsa, et il existe des matériaux complémentaires dans leurs archives ainsi qu’aux Archives d’État de Constantinople. La confrontation de ces sources est fondamentale d’un point de vue scientifique et historique. C’est pourquoi j’aimerais bientôt leur rendre visite, j’espère avec le professeur Pirone [qui fut le premier chrétien à étudier pendant un an les sciences islamiques à Al-Aqsa pour le compte de la Custodie]. Je crois fermement que la culture et le patrimoine que nous gardons ne nous appartiennent pas au sens strict : nous en sommes les héritiers et les administrateurs, et notre tâche est de les transmettre aux générations futures dans un meilleur état que celui où nous les avons reçus. La culture ouvre des portes : partager ce patrimoine est une responsabilité commune et une vision partagée », conclut frère Eduardo.

Le professeur Pirone et le frère Eduardo.
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