21 Juillet 2019

Sandales, beauté et liturgie: la recherche de la beauté dans la sacristie du couvent du Saint Sauveur

de MARIO CALDARARO

Dans le calme de Saint Sauveur, les jours qui précèdent chaque grande et petite fête liturgique sont précédés d’une activité intense et silencieuse. Parmi les reflets des vitraux et l’éclat des marbres, sous l’extase des saints de pierre et à l’ombre du grand crucifix qui se dresse, austère, au centre de l’abside, on entend un bruissement rapide et le tintement des chapelets suspendus à la robe des frères qui,  dans le silence, de leurs mains rapides et expertes créent la beauté. Ce sont les frères de la sacristie du couvent du Saint Sauveur qui continuent d’obéir à l’ordre donné par le Christ “allez préparer ma Pâques”, cette Pâques du Seigneur qui se manifeste dans les fêtes de l’année liturgique, y compris celles des saints.

Puis, au son de la cloche appelant à la prière, les frères laissent pendre fils, ciseaux, tissus et fleurs. Aucune activité n’a une bonne fin si elle ne naît pas et ne revient pas à la prière. Prière, travail et étude. La devise bénédictine ora et labora se décline de la même manière chez les frères bruns et les frères en noir. Et tout de suite après, entre sourire et plaisanterie, le travail reprend, et peut durer jusqu’à tard dans la nuit.

Ces frères travailleurs ne sont pas seulement des « embellisseurs » d’églises, ils sont avant tout des créateurs de beauté. Saint François ne parle pas de Dieu comme étant Beau, mais il le définit comme la Beauté, c’est-à-dire comme l’éminence de la Beauté et de l’Amour, c’est sa substance. Celui qui montre la beauté du Père est son Fils, celui qui est l’empreinte de sa substance. “Le Verbe est devenu… une beauté visible et a placé sa tente au milieu de nous. Tout acte humain de création de la beauté, vécu dans une foi sincère, n’est pas seulement le partage de l’activité créatrice de Dieu, mais aussi l’expression visible et sensible de sa substance intime qu’est la beauté. En d’autres termes, qui crée la beauté aide à contempler Celui qui est Beauté.

C’est avec ces sentiments que j’ai abordé l’activité des frères de la sacristie, et que j’ai pu prêter mes mains, mon temps et mon cœur à collaborer à leur activité, à la préparation des festivités de la cinquantième Pâques, mais aussi à la célébration de la Journée mondiale des saints, des ordinations et des professions.

 

C’est sans doute l’une des plus belles expériences vécues au cours de ces mois au couvent. Chemise et habit au service de la seule Beauté. La garde des lieux n’est pas seulement la garde des pierres, même si celle-ci se poursuit avec beaucoup de travail et de diligence. C’est aussi la garde de cette Lumière que les pierres ont vue et qu’elles transmettent toujours. On y parvient en guidant et en prenant soin de la foi à travers des liturgies toujours nouvelles, parce que la foi est toujours vivante et nouvelle. Elle résonne de rituels anciens, de mélodies solennelles et de gestes soignés qui brillent de mille feux des splendeurs des siècles passés, et elle se conjugue aussi au présent avec la même noble simplicité que d’habitude. Car on n’est pas seulement le gardien de la beauté du passé, mais aussi le chercheur de la même beauté dans le monde d’aujourd’hui.

Ces trésors, dont des vêtements, des calices, des chandeliers et de l’argent que des rois et des nobles, comme des pauvres fidèles ont laissé en dépôt ici, en signe de leur foi et leur dévotion, continuent d’être utilisés pour la liturgie. C’est que la foi est toujours vivante dans ces ciseaux en argent. De nos jours, les frères sont encore appelés à produire des chefs-d’œuvre en utilisant des matériaux beaucoup plus simples, mais non moins dignes et moins beaux. C’est la mission que François a imposé à ses frères “Je vous prie plus que tout (…) les calices, les corporaux, les ornements de l’autel et tout ce qui sert au sacrifice doivent être précieux” [1]. Cette mission se poursuit jusqu’à ce jour dans le silence laborieux du couvent de Saint Sauveur. Les mains  habiles de frères qui viennent des plus hauts lieux de l’Église comme le Brésil, la Syrie, l’Italie, la Croatie collaborent pour traduire l’Evangile en art et pour donner à Dieu la gloire qu’il mérite.

Le moment le plus intense n’est pas à la fin du travail quand on  admire ce à quoi ressemble ce qu’on a fait. Mais c’est au son de la cloche, quand celle-ci donne naissance à la liturgie : là, tout prend un sens. Tout atteint sa mesure dans l’acte d’adoration de Dieu et dans l’amour. Les fleurs, la musique, les vêtements, le parfum de l’encens, la pastorale du 18ème siècle sous la lueur des Leds, et les pauvres sandales sur le marbre précieux, tout semble équilibré entre notre pauvreté et Sa grandeur.

La bénédiction est donnée. La liturgie est terminée. On retourne à la sacristie. Le rideau tombe sur l’autel et s’ouvre de nouveau à la vie.

Tout ce qui a été préparé doit être démantelé : la fête est terminée. Mais alors… tout cela, c’était pour quoi faire ? Un cœur qui n’est pas aimant répondrait que tout cela était inutile, des heures de travail jusqu’à la tombée de la nuit, des tissus gaspillés, des fleurs séchées, et une l’argenterie inutile pour nos temps modernes. Le cœur amoureux répondra : ce n’était pas assez ce que nous avons fait, l’amour n’a pas suffi, la prochaine fois qu’on ira mieux, on fera mieux, peu importe le temps qu’il faudra. Un cœur qui aime ne cherche rien d’autre, ne veut rien d’autre, n’attend rien d’autre que de donner à la Personne qui aime en nous le meilleur, seulement le meilleur, car l’amour est omniprésent.

Les lumières de l’église de Saint Sauveur s’éteignent. Il est déjà une heure et demie du matin. Tintement de chapelets dans la pénombre des couloirs du couvent et des sandales légères qui frôlent les sols en pierre pour ne pas réveiller les frères. La charité fait preuve de prévenance et de gentillesse. “A quelle heure sont les Laudes demain?” “Comme d’habitude, 6h15” “D’accord, à demain !” “Bonne nuit !” “Bonne nuit !”. C’est ainsi que se termine la journée du sacristain de Saint Sauveur. A 6 heures du matin il sera déjà au chœur et au son de la cloche, sur ses genoux fatigués, mais avec un cœur heureux il commencera sa journée et donnera un sens à ses efforts en disant : “Adoramus te sanctissime Domine Jesu Christe”.

Pourquoi tout cela ? Pourquoi ce gaspillage d’énergie ?

 

Pour l’amour.

Seulement par amour.

Seulement par l’Amour.

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[1] 1Lcus: FF 240-244.