L’Archéologie des souvenirs
Dans les cartes de la mémoire et parmi les pierres de la Jérusalem ancienne se cachent des histoires qui risquent de s’évanouir, englouties par le temps et les mutations urbaines. C’est précisément de là que part la recherche de Noor Abu Khdeir, Palestinienne ayant grandi dans les ruelles de la Vieille Ville et aujourd’hui engagée dans une thèse de doctorat à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Sa démarche n’est pas seulement académique, mais constitue une véritable œuvre de reconstruction historique et identitaire. Au cœur de son travail figurent la production agricole et la société rurale en Palestine à l’époque ottomane : une enquête qui s’étend des villages de Naplouse au district de Jérusalem, analysant d’anciens pressoirs à huile et moulins à eau.
«Mon étude est technique, patrimoniale et archéologique », explique Noor. « Mon travail consiste à jeter un pont entre les archives ottomanes et celles du Mandat britannique. Lorsqu’un bâtiment n’existe plus dans la réalité d’aujourd’hui, nous utilisons les archives pour le reconstruire, prouver sa présence et comprendre exactement où il se trouvait. »
Le mystère du sésame et l’urgence de l’huile
Les archives révèlent des dynamiques sociales et économiques inattendues. En suivant la trace des registres des corporations artisanales, Noor a découvert, par exemple, que la production d’huile de sésame était exclusivement urbaine, contrairement à l’huile d’olive, étroitement liée à la vie rurale des villages.
« Les registres montrent que l’huile de sésame a disparu des campagnes ; elle était transformée presque uniquement au sein de la Vieille Ville de Jérusalem », raconte-t-elle. « C’est une question de logique : le sésame n’était pas aussi abondant que les olives. En revanche, pour l’huile d’olive, il y avait une urgence immédiate à presser la récolte sur place, car il était trop difficile de transporter d’normes quantités d’olives depuis les villages jusqu’à la ville. »
Mais si les registres racontent ce qui était produit, ce sont les cartes et les rapports administratifs extrêmement détaillés du Mandat britannique qui restituent la forme exacte de ce paysage disparu.
Une rencontre fortuite et le rôle de la Custodie
Comme cela arrive souvent dans la recherche, les découvertes les plus fascinantes naissent des rencontres. En rendant visite à une amie employée au Terra Sancta Museum, Noor s’est heurtée à un fragment d’histoire qui a réveillé sa curiosité : les traces des premiers moulins à vapeur de Jérusalem, évoqués vaguement dans certaines études mais jamais localisés avec certitude.
Guidée par le Père Stéphane, par qui elle s’est sentie accueillie dès le premier instant, Noor a pu explorer les lieux et consulter les documents conservés dans leurs archives, découvrant d’anciennes caves abritant des pressoirs à vin d’époque ottomane et, surtout, une image rare et précieuse.
«Dans ma thèse, j’ai inclus les moulins à grain (et non les pressoirs à vin, que j’ai laissés en dehors de ce travail). Il était essentiel de les mentionner car ils représentent un témoignage très rare de l’utilisation des moulins à vapeur dans la ville à la fin de la période ottomane.
En l’absence de descriptions textuelles détaillées dans les sources existantes, la documentation repose essentiellement sur cette unique photographie conservée dans les archives de la Custodie, qui m’a été fournie par le Père Stéphane. J’ai décrit la photo, qui montre le moulin situé à l’intérieur du complexe et un groupe d’ouvriers locaux employés par la structure. Même s’il n’a pas été possible d’approfondir chaque détail – ce qui nécessiterait un travail d’exploration approfondi dans les archives que j’espère mener à l’avenir- , il était important de fournir ce contexte et de documenter ce témoignage. »
Cette seule image montrait le moulin situé au sein du complexe et un groupe de travailleurs locaux occupés à la mouture. Un détail fondamental qui démontre le lien profond et l’impact économique que les institutions religieuses avaient sur la communauté urbaine environnante.
Aujourd’hui, dans l’attente de la soutenance de sa thèse, le parcours de Noor enrichit également la mission du Terra Sancta Museum. PRéserver la mémoire de Jérusalem signifie en effet mettre en lumière des histoires comme celle-ci, qui prouvent à quel point la Custodie franciscaine était un élément vivant, ouvert et parfaitement intégré dans le quotidien de la ville.



